Comparativement aux excès du style criard et tapageur des années 1959 — 60, le dessin plus net et même dépouillé de la Cadillac 1961 était un triomphe du bon gout. Malgré ce changement de philosophie, de la part des styliciens de GM, ces derniers ne se sont mérité que très peu d’éloges, de la part des observateurs, pour leur réalisation. La raison est la suivante; la compagnie Lincoln avait fait montre d’un gout encore meilleur, lors de la conception de la Lincoln Continental 1961. Elle avait donc été saluée pour l’excellence de son dessin par la prestigieuse Industrial Design Institute, qui lui avait décerné un prix.
Il faut quand même reconnaitre que la Cadillac 1961 marquait un changement d’orientation de la philosophie des styliciens, qui avaient tendance depuis quelques années, chez GM, à glisser vers un dessin excentrique et tape-à-l’oeil, avec du chrome appliqué pratiquement à la truelle. Ils avaient amorcé une évolution vers un dessin plus sobre. Cette nouvelle orientation a remis Cadillac sur la voie du succès commercial. En dépit des trophées reçus par Lincoln, la Cadillac était devenue la voiture luxueuse préférée des biens nantis. Son titre n’avait jamais été menacé pendant près de quatre décennies, ni en ce qui regarde son image, pas plus d’ailleurs qu’au niveau de sa suprématie commerciale.
Construite sur la nouvelle plateforme C de GM, la Cadillac 1961 était la première à subir quelques influences de la part de William L. Mitchell, devenu responsable du Bureau de Stylique de GM, depuis 1958. Son influence n’a toutefois pas été déterminante, car les lignes de la voiture ont été établies, pour la plupart, au cours des derniers temps de la carrière du flamboyant Harley Earl. La grande source d’inspiration a été plutôt la Cadillac Eldorado Brougham 1959 — 60, dessinée par Pininfarina. La Cadillac et les autres marques de GM marquèrent donc, en 1961, un moment transitoire entre deux époques historiques de l’histoire de la stylique chez GM.
Les modèles 1960 ont commencé par abandonner la hauteur absurde des ailerons arrière des modèles 1959. Les modèles 1961 en réduisirent encore davantage la hauteur, tout en y ajoutant une baguette chromée sur le dessus, sur certains modèles. Cependant, ces ailerons avaient de la compagnie, soit de larges replis orientés vers l’extérieur, présents sur les côtés de la voiture, la parcourant du parechoc arrière aux passages des roues avant. Ces petits ailerons horizontaux ont été inspirés par ceux de la voiture concept Cadillac Cyclone 1959, dessinée sous la direction de l’ineffable Harley Earl. Ils étaient également présents sur la maquette conçue par le stylicien Drew Hare, nommée “Double Bubble” dont on s’était inspiré pour dessiner la Oldsmobile 1961. Cette maquette a également donné les courbes gracieuses des pieds A, remplaçant, par le fait même, les pieds A, avec leur patte de chien, comme disent les Américains, qui étaient un danger mortel pour tous genoux passant à proximité. Seules les Cadillac Série 75 avaient conservé le parebrise enveloppant de l’architecture de la Cadillac 1959 ainsi que l’empattement de 149,8 pouces jusqu’en 1965.
Les autres Séries de Cadillac conservèrent leur empattement de 129,5 pouces. La largeur demeura à un poil de 80 pouces, alors que la longueur totale fut diminuée de trois pouces, par rapport à celle des modèles 1960. Sa charge pondérale a été inférieure d’environ 120 livres. Ce qui a été le plus grand témoignage de la Cadillac 1961 est qu’elle marquait enfin le retour de la raison, dans les studios de dessins, chez GM. La nouvelle carrosserie est portée par le même châssis avec ses longerons en X, ses ressorts à boudin aux quatre coins, son boitier de direction à circulation de billes et ses tambours de frein à ailettes. Les deux derniers étaient, il va sans dire, assistés par un servo. La suspension à air a été enfin enlevée de la liste des options, après cinq ans de problèmes récurants et de ventes anémiques. Par contre, cette liste s’était enrichie de nouvelles options, comme un dégivreur de la lunette arrière, un différentiel autobloquant et d’un système de ventilation du carter du moteur, qui était devenu obligatoire sur les voitures destinées à circuler en Californie.
Le seul moteur offert sur les Cadillac, depuis 1959, était le V-8 de 390 p.c. de cylindrée. Il était alimenté par un carburateur à quatre corps, ce qui lui permettait de produire 325 ch. Ce dernier était couplé à la transmission automatique Dual-Range Hydra-Matic. Du côté de la version Eldorado, le moteur 390 de 345 ch et ses deux carburateurs à quatre corps n’était plus offert. La Seville à toit rigide ainsi que la Brougham connaissaient le même sort, laissant la Biarritz décapotable la seule représentante du nom Eldorado. Et même, très peu de choses la départissaient des Cadillac de la Série 62.
À côté de la décapotable d’entrée de gamme se retrouvaient les berlines à toit rigide de quatre et six fenêtres, accompagnées de la coupée également à toit rigide. Tous ces modèles, sauf la décapotable, étaient également offerts en version haut de gamme, regroupés sous le nom de Série 63 DeVille, alors que la Série 60 demeura la haute de gamme, en modèle berline à toit rigide six fenêtres. Cette année apporta une nouvelle venue, dans la Série 62, soit une berline quatre portières à toit rigide, avec six fenêtres. Elle se différenciait des autres en étant plus courte de sept pouces à l’arrière. Comme les moteurs moins puissants, cette Cadillac plus courte était un signal tardif s’adressant à un marché traumatisé par la crise économique de 1958. Il semble que très peu de séquelles soient demeurées de cette récession, car seulement 3 800 ont été construites au cours de l’année.
Les ventes de la Cadillac se chiffraient à “seulement” 139 000 exemplaires, le chiffre le plus bas depuis 1958. La nouvelle Lincoln Continental a sans doute volé quelques clients à Cadillac, mais quand même, Cadillac demeura très en avant sur ses concurrentes, la Lincoln et la Chrysler Imperial, dans le marché de la voiture de prestige.
Avec Mitchell qui s’installa comme chef styliste chez GM, il choisit de faire, avec la Cadillac 1962, une voiture légèrement moins flamboyante que celle de 1961. Ses principaux points sont ses ailerons encore plus discrets, ses feux d’arrêt, ses clignotants et ses feux de position qui ont été regroupés dans la même nacelle, alors que sa grille de calandre est moins complexe. Son système de frein est double, avec deux maitres-cylindres, une chose qui deviendra obligatoire sur toutes les automobiles produites en Amérique, à partir de 1967. Les berlines quatre fenêtres ont perdu leur lunette arrière enveloppante, héritée des modèles 1959 — 61 pour être remplacée par une lunette plane, alors que les pieds C sont plus carrés. Des feux d’éclairage latéraux ont été ajoutés à l’avant, au-dessus du parechoc avant. Deux nouveaux modèles plus courts, destinés à la Série 62, ont été encore ajoutés au catalogue des ventes, soit la Town Sedan, remplaçant la berline à toit rigide à six fenêtres 1961 et la DeVille Park Avenue. Une fois encore, cette idée ne trouva que très peu de preneurs, soit seulement 2 600 chacune.
Par ailleurs, Cadillac en tant que marque établissait un jalon, pour l’année 1962, avec une production de près de 161 000. Et ce n’était qu’un début. Pour Cadillac, plus que pour toute autre marque, les années soixante ont été des années incroyablement prospères, qui ont contribué au sentiment d’invincibilité de ses gestionnaires.